Dans l’escrime riche que produisirent le XVIIIe et le XIXe siècle, un terme échappe encore en partie à notre compréhension au XXIe siècle. C’est celui de « contre-pointe », dont une des questions est son rattachement à un type d’arme spécifique. S’il semble intuitif de voir dans la contre-pointe une arme courbe, opposée alors à l’espadon à lame droite, les traités d’escrime et les objets conservés sèment souvent le trouble dans nos idées premières. Deux articles du blog HEMA misfits, l’un sur le traité d’Alexandre Valville l’autre sur le maniement du sabre briquet, proposent une idée intéressante. En faisant appel aux traités d’escrime d’Alexandre Valville et de Domenico Angelo, ainsi qu’au Dictionnaire de l’armée de terre d’Étienne Bardin, ces articles définissent la contre-pointe comme une forme d’escrime plus que comme un type de sabre spécifique. Cette escrime se baserait ainsi sur un équilibre entre coups de taille et d’estoc, contrairement à celle centrée sur la taille pour l’espadon ou sur l’estoc pour l’épée [edit].

Rappelons, dans un premier temps, les notions développées dans les ouvrages cités précédemment. Le Dictionnaire de l’armée de terre donne, en 1843, une définition large de la matière dans sa rubrique « contre-pointe » :

« La contre-pointe diffère de l’espadon, ou plutôt de l’espadonnement, en ce qu’elle a des parades moins larges, et se combine de coups de taille et d’estoc, tandis que les maîtres d’espadon ne pratiquent pas cette sorte de jeu. »[1]

De même pour Domenico Angelo, déjà dans la version française de son traité (L’École des armes, 1763) :

« Il y a quelques espadonneurs qui entremêlent leur jeu de coups de pointe, ce qu’on appelle faire la contre-pointe ; ils font feinte de vouloir donner un coup de tranchant de leur sabre et tirent un coup de pointe, et quelquefois après avoir paré, selon le jour qu’ils ont, ils ripostent soit d’un coup de tranchant, soit de pointe. »[2]

La contre-pointe apparaît en effet ici comme un système jouant sur la versatilité entre coups de taille et d’estoc, avec comme intérêt le choix entre coup « de tranchant » ou coup « de pointe » pour surprendre l’adversaire dans la feinte ou la riposte. Cela se complique avec la définition de Valville de la contre-pointe, qui s’oppose désormais à l’épée et à l’espadon dans la préface de son Traité sur la contre-pointe, daté de 1817 :

« Votre Majesté Impériale. Permettra-t-Elle à celui qu’Elle a honnoré de Son choix pour former des maîtres d’armes dans la cavalerie de Sa Garde, de mettre à Ses pieds, cet apperçu sur la contre-pointe, et sur les gardes des différents peuples d’Europe. Nous avons plusieurs traités sur l’épée triangulaire et l’espadon, mais, il n’en existe pas sur la contre-pointe. Trop heureux, Sire, si vingt-deux ans de travaux et d’observations m’ont mis à même d’en présenter un à Votre Majesté sur cette arme, qui est dans ce moment-ci l’épée de l’officier russe ».

Le terme de « contre-pointe » peut ainsi faire référence à un type d’arme, sans que la courbure de sa lame ne puisse véritablement être identifiée. En effet, les planches présentées à la fin du traité montrent avant tout des duels avec des armes d’entraînement (à gauche, planches 13 et 18), pas avec celles équipant les hommes de la garde de l’empereur − probablement la Garde Volynienne − (à droite, Officier du régiment de la Guarde Volhynienne, Wikimedia). Seul une étude plus poussée sur les armes de ce régiment pourraient nous aider à lier le manuel à des formes spécifiques d’armes.

La définition proposée par Alexandre Valville ne s’arrête toutefois pas à l’objet, mais aborde le système interne au traité. À la deuxième page du livret, la contre-pointe est une posture différente de celle à l’épée, permettant apparemment une grande mobilité :

« La garde de la contre-pointe, est à peu près celle de l’épée. La seule différence est dans la main droite qui est tournée en tierce, à la hauteur et en ligne de l’épaule droite, la pointe de l’épée en ligne de l’oeil de l’adversaire le bras gauche derrière le dos, le revers de la main posé sur les reins. On marche, on rompt, et l’on se fend comme à l’épée. Mais, ce qui n’est pas dans l’épée, c’est de doubler la détente, c’est-à-dire après l’être (sic) fendu de venir mettre le pied gauche contre le pied droit, et de reformer une seconde détente en se refendant de nouveau […].

D’après de nombreux essais, j’ai toujours trouvé que celle de la contre-pointe était la meilleure, soit pour attaquer, en vous portant avec vélocité sur votre adversaire, soit en vous mettant à meme (sic) de rompre à une grande distance. »

Les notions d’Alexandre Valville rejoignent celles synthétiques de Domenico Angelo. Si dans les détails les définitions diffèrent, elles sont semblables dans leur apport stratégique pour le combat, donnant les clefs pour comprendre les mouvements à la base de leurs systèmes respectifs. Il est ainsi possible de comprendre le terme de « contre-pointe » non pas comme se référant exclusivement à une arme précise ou à une forme d’escrime particulière, mais comme possédant plusieurs acceptions non-contradictoires.

Cette dimension était déjà présente dans certains dictionnaires du XIXe siècle. Par exemple, le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré donne les deux sens dans sa rubrique « contre-pointe » en 1873 :

« Terme d’escrime. La partie tranchante du bout du dos de la lame d’un sabre. Le maniement du sabre, de tranchant et de pointe. »

De même dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, déjà en 1842, toujours dans la rubrique « contre-pointe » :

« Il s’est dit primitivement de La (sic) partie tranchante du bout du dos de la lame d’un sabre. Il s’emploie pour signifier Le maniement du sabre, partie en hachant, partie en pointant. Apprendre la contre-pointe. »

Enfin, Léon Gallay désigne, en 1877, les deux tranchants sur la pointe du sabre comme « contre-pointe » à la page 15 de son Traité d’escrime pratique au sabre, à la baïonnette et au bâton :

« Le sabre a, pour ainsi dire, deux tranchants : un fort et un faible. Le fort est compris depuis la garde au milieu, et le faible se prend du milieu de la lame jusqu’à la pointe. Le dos du sabre est la partie opposée au tranchant dans la partie forte ; dans l’extrémité de la partie faible, les deux tranchants sont naturels ; cette partie s’appelle contre-pointe. »

Ces exemples nous donnent ainsi un aperçu de l’usage du terme au XIXe siècle, même si tous les traités d’escrime ne s’étendent pas sur les définitions de la contre-pointe − au contraire du manuel de Léon Galley, adressé principalement aux débutants en escrime[3] −. D’autres traités, notamment destinés aux officiers de l’armée suisse, n’abordent que les éléments techniques de leurs systèmes ; dans le Manuel d’Escrime à la Contre-Pointe composé pour les officiers de toutes armes (1856) de Joseph Tinguely et dans l’Instruction sur l’escrime au sabre. (contre-pointe) (1867-1876) édité par le Département militaire fédéral suisse, le terme de « contre-pointe » n’est présent que dans le titre. Cette omission pourrait s’expliquer par le public déjà averti auquel s’adressent les manuels.

Reste que les définissions issues des dictionnaires et des introductions des manuels ne permettent de gratter que la surface de ce que signifie pleinement le terme de « contre-pointe ». Un travail de comparaison entre les différents traités pourrait mettre en lumière une forme d’escrime, voire plusieurs [edit], répondant déjà à l’époque au nom de « contre-pointe » et dont le système enrichirait nos connaissances sur le maniement du sabre.

[Image à la une: Domenico Angelo, Planche n°15 dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, vol. 4, Paris, 1765, source : The Smallsword Project]

[1] J’ai remarqué après la publication de cet article que le dictionnaire présentait une incohérence en ce qui concerne la distinction entre espadon et contre-pointe : dans sa rubrique « espadon », Étienne Bardin définit les termes « espadonner » et « espadonnement » comme signifiant à l’origine « frapper d’estoc, et qui maintenant expriment un jeu de sabre mêlé de coups de pointe et de coups de taille ». Le dictionnaire d’Étienne Bardin est donc à utiliser avec précaution et la citation que j’en ai faite dans cet article sert principalement à illustrer les propos du blog Hema misfits.

[2] Citation tirée d’une traduction par Ensiludium, p. 77, seule version suffisante trouvée en ligne (consulté le 17.03.2018).

[3] « Aussi, n’avons-nous aucunement la prétention d’offrir un travail bien nouveau sur la matière, pas plus que ce n’est dans le but de modifier ou d’élargir le champ de l’escrime que nous nous sommes permis ce petit aperçu ; mais bien plutôt afin de faciliter aux tireurs, en général, et aux commençants en particulier, l’étude, la connaissance et la mise en pratique des armes décrites ici, et cela d’une manière rationnelle et facile. », p. 1.

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